Tribune : Résilience, passons à l’action

Cette tribune est proposée par Louis Gritzo, vice-président et directeur de la recherche chez FM Global, l’un des leaders mondiaux de l’assurance dommages, spécialisé dans les risques d’entreprises.

Plus de 30 morts et des millions de dollars de dommages matériels, tel est le lourd bilan des violentes tempêtes qui ont touché le Midwest et le Sud des Etats-Unis au printemps 2014. Typhons aux Philippines, inondations en Thaïlande, ouragan Sandy dans l’Etat de New York : autant de phénomènes météorologiques extrêmes qui ont dévasté des familles, des villes et des entreprises ces dernières années.

Face à la menace que constitue la multiplication des catastrophes naturelles dans un contexte mondial dynamique et en plein développement, des voix s’élèvent pour souligner l’absolue nécessité d’améliorer notre résilience. Un concept sur lequel se penchent de plus en plus de groupes de réflexion, d’initiatives et d’organismes. Lancez une recherche sur ce terme dans Google et vous obtiendrez plus de 10 millions de résultats, qui vous orienteront vers des institutions aussi diverses que le Green Building Council et l’Académie américaine des Sciences.

La résilience s’installe dans la sphère civile

Désignant à l’origine la capacité d’une personne à surmonter un traumatisme, le concept de résilience a été transposé plus récemment dans la sphère civique. Des mouvements voient le jour pour créer des communautés, des entreprises, des villes, des pays et des continents résilients. Ils s’attaquent à des problématiques telles que les catastrophes naturelles, les bouleversements politiques, la crise économique ou encore le changement climatique. En tant que professionnel de la gestion des risques, cet engouement croissant pour la résilience civique me semble de très bon augure.

La résilience civique s’applique en premier lieu aux bâtiments, aux entreprises et aux infrastructures publiques. Elle implique de se préparer à l’éventualité d’une catastrophe et d’éviter les sinistres, plutôt que de simplement réagir aux événements a posteriori. Elle est en parfaite adéquation avec ma conviction profonde selon laquelle la majorité des catastrophes peut être évitée. C’est en mettant l’accent sur la résilience des bâtiments et des infrastructures que nous sauverons des vies, des emplois et des économies, et que nous construirons un monde plus durable pour l’humanité entière.

Ma principale inquiétude : que la résilience devienne le dernier mot à la mode plutôt qu’un engagement fort, et que nous ne prenions pas les mesures concrètes nécessaires pour créer le monde résilient qui constitue la finalité de ces efforts. Comment donc mettre ce concept en pratique et réaliser les avancées tangibles qui nous permettront de relever les défis actuels ?

Commençons par combattre 10 idées reçues :

1) La probabilité qu’une catastrophe se produise est minime. Le risque est plus élevé qu’on ne le croit. Quand on entend parler de crues centennales par exemple, on pense généralement “ça n’arrivera pas de mon vivant”. Or, dans les faits, la probabilité d’occurrence de ce type d’événement est de 1 % chaque année et de 26 % sur la durée d’un prêt hypothécaire de 30 ans finançant l’achat d’un logement ou d’une usine. Nous devons parler de ces risques plus explicitement.

2) Le changement climatique contrecarre nos politiques de planification. Le climat est indéniablement une problématique majeure, mais nous avons aussi notre part de responsabilité dans la mesure où nous nous jetons nous-mêmes dans la gueule du loup en construisant des villes en zone inondable et en “artificialisant” les paysages par le biais de l’urbanisation. Sur le long terme, le changement climatique ne fera qu’accentuer les erreurs que nous commettons aujourd’hui. La solution ? Encourager un développement plus raisonné.

3) Le “chacun pour soi” prédomine. Entreprises et communautés sont au contraire étroitement interconnectées, et pas seulement sur le plan social. Les conséquences d’une catastrophe se font sentir sur les chaînes d’approvisionnement et les économies, donc sur l’emploi, les parts de marché d’une entreprise, les fonds de retraite, etc. Vous attaquer à un problème à l’échelle de votre société est un bon début, mais ce n’est pas suffisant. Les entreprises devraient analyser précisément leurs interdépendances commerciales, c’est-à-dire leur résilience collective et travailler ensemble pour garantir leur succès mutuel.

4) Après une catastrophe naturelle, la solution est de reconstruire ce qui a été détruit. Une démarche qui semble logique à première vue, mais pourquoi reconstruire avec les mêmes vulnérabilités ? Le simple respect des exigences minimales des codes de construction vous permettra d’évacuer un bâtiment en toute sécurité en cas de sinistre, ce qui est déjà essentiel. Mais en allant au-delà de ces exigences, vous mettrez toutes les chances de votre côté pour que ce bâtiment résiste à la catastrophe. Un bâtiment reconstruit dans une optique de résilience sera donc très probablement différent de celui qu’il remplace, édifié des décennies auparavant. Pour être résilients, nous devons adopter une approche intégrée et partagée en termes de politique d’occupation des sols, de codes, de normes et de bonnes pratiques de conception. Architectes et urbanistes peuvent montrer la voie, mais particuliers et entreprises devraient parallèlement revoir leurs exigences à la hausse.

5) L’Etat devrait contrôler de bout en bout l’effort de recherche sur la résilience. Il serait plus judicieux d’inviter les industriels concernés à participer aux discussions, de prendre en compte leurs points de vue et de leur donner l’opportunité de contribuer à la résilience civique s’ils en ont la volonté. En règle générale, ils disposent de leurs propres unités de recherche, des ressources financières nécessaires et d’une meilleure connaissance des solutions viables. L’alignement des intérêts civiques et de la demande du marché, par exemple la nécessité d’assurer la continuité de l’activité des principaux employeurs et producteurs, peut être très bénéfique. Dans l’idéal, chaque investissement public destiné à la recherche sur la résilience devrait apporter une avancée pour la société dans son ensemble et inclure un plan d’action pour la concrétiser.

6) Toute mesure de réduction des risques, même minime, est utile. Ce n’est pas faux, mais n’oublions pas que c’est toujours le maillon le plus faible qui fragilise l’ensemble de la chaîne. Par exemple, si vous investissez pour protéger un site contre les catastrophes naturelles, mais qu’il est ensuite entièrement détruit par un incendie parce que les codes locaux ne vous ont pas obligé à installer des sprinkleurs, vous n’êtes pas résilient. La résilience exige une vision à 360 degrés.

7) La résilience est l’affaire des ingénieurs, c’est leur métier. Vous aurez certes besoin d’un important pool d’ingénieurs pour parvenir à la résilience, mais les chefs d’entreprises ont aussi un rôle crucial à jouer. Cadres dirigeants et membres de conseils d’administration doivent être partie prenante. Il est de leur responsabilité de faire avancer les choses ; ils devraient donc avoir le courage de remplir cette mission avec une vision à long terme, et non limitée à leur seul mandat. La pérennisation de la résilience doit faire partie de leurs préoccupations, ne serait-ce que pour se protéger contre le risque de perte de parts de marché, de valeur actionnariale, de réputation, etc.

8) Ce qui est construit est construit. C’est un fait : en Amérique du Nord et en Europe, la majorité des risques sont liés à des bâtiments et infrastructures existants. Mais un réexamen de la situation est toujours utile. L’enjeu est de mieux identifier les opportunités de modification des bâtiments : l’investissement nécessaire sera par exemple moins important si ces travaux sont couplés à un projet de rénovation du site. Les architectes peuvent nous accompagner dans cette démarche.

9) On ne peut pas prédire l’avenir. C’est vrai dans une certaine mesure. Néanmoins, l’un des principaux freins à la résilience civique est la confusion créée par des études sujettes à caution qui poussent les décideurs à l’inaction. Pour que ses conclusions puissent être mises en pratique, toute étude ou publication technique devrait s’appuyer sur une méthodologie scientifique rigoureuse, une volonté d’explicitation des présupposés et une estimation réaliste du degré d’incertitude.

10) Nous avons tous les outils en main pour rendre notre monde résilient. Nous disposons déjà de nombreux outils, mais les futures innovations dans les domaines de la conception, de la construction et de l’ingénierie de l’environnement, ainsi que la mise en œuvre de nouveaux mécanismes de financement, nous permettront d’accélérer les efforts d’amélioration de la résilience. Nous vivons dans un monde marqué par l’essor du numérique et où les nouvelles opportunités offertes par la technologie n’ont pas encore été pleinement exploitées. A la suite de l’ouragan Sandy, une multitude de solutions anti-inondation innovantes (dont l’efficacité a été certifiée) ont été mises au point pour répondre aux besoins nouvellement identifiés. Mais ce n’est qu’un début. Car, et nous ne le répéterons jamais assez, nous devons absolument passer à l’action pour que cet engouement général ne reste pas lettre morte.

C’est en travaillant ensemble et en prenant des mesures concrètes comme celles présentées ici que nous pourrons véritablement donner corps aux innombrables appels à la résilience. Nous serons alors capables de résoudre des problématiques majeures qui, aujourd’hui, nous fragilisent et nous rendent vulnérables.

La vulnérabilité est un choix, tout comme la résilience. Faisons donc le bon choix : donnons-nous les moyens de réduire au minimum le risque de catastrophe et, si un sinistre survient malgré ces précautions, de nous en relever rapidement.