Laurent Montador : « Je crois au risk management local »

Laurent Montador, directeur général adjoint de la Caisse centrale de réassurance revient sur les enjeux climatiques à venir en France à la lumière d’une étude publiée par le réassureur en partenariat avec Météo France.

NA Pro : Quels sont les principaux enseignements de cette étude ?

Laurent Montador : Tout d’abord nous nous sommes appuyés sur le scénario du Giec 4.5 compatible avec l’objectif que s’est fixé la COP 21 de limiter le réchauffement climatique à 2°C d’ici 2100. L’étude montre que sur trois périls, la sinistralité moyenne annuelle devrait doubler d’ici 2050. Elle souligne par ailleurs que la prévention, la gestion de crise et l’aménagement du territoire sont les axes prioritaires sur lesquels il faut agir. Car 80% de l’augmentation de la sinistralité est imputable à l’évolution des valeurs assurées dans les zones à risques. Les politiques publiques doivent aller vers plus de responsabilisation. La gestion du risque est l’affaire de tous.

Certains pointent justement le caractère anesthésiant du régime Cat’Nat qui déresponsabiliserait les assurés. Le Cese prône par exemple une modulation des cotisations selon l’exposition au risque. Comment réagissez-vous ?

Je ne crois pas que le régime Cat’Nat engendre de l’aléa moral. Lorsque vous êtes sinistrés vous y laissez des plumes. Pas seulement sur le plan financier, mais aussi sur le plan psychologique parce que vous avez tout perdu. Par ailleurs, je ne suis pas persuadé que 4 ou 5 euros de plus ajoutés à la prime sur un contrat d’assurance vont améliorer la culture du risque. C’est l’ordre de grandeur pour les particuliers et il ne faut pas oublier aussi les frais de gestion supplémentaires induits ; par contre, pour les entreprises et les collectivités locales, cela peut avoir un effet beaucoup plus important, ce qui peut être incitatif pour prendre de bonnes mesures de prévention compatibles avec d’autres plans de prévention de risques plus globaux.

Comment améliorer cette culture du risque ?

Il faut faire en sorte que la mémoire ne se perde pas. Auparavant les anciens connaissaient les zones à risque sur un territoire donné. Mais la mobilité des populations et la pression du foncier ont peu à peu gommé cet héritage. Je suis partisan d’un risk management local qui permettrait de coordonner la gestion du risque. La mise en place d’exercices, l’utilisation des sirènes, que l’on entend tous les premiers mercredis du mois avec une codification spécifique, sont des outils pour sécuriser les biens et les personnes. Les assureurs ont aussi leur rôle à jouer en alertant leurs clients sur leur smartphone par exemple. Attendre que la culture du risque ne se diffuse que par l’Etat me paraît peu efficace.

Et un risk manager national comme le suggère l’Apref ?

C’est une idée à laquelle nous souscrivons. Aujourd’hui, le risque naturel est géré en silo, selon une organisation en différents ministères ou services de l’Etat. Chaque partie prenante prend l’étendue de son domaine de responsabilité sans trop le partager naturellement. Nous sommes dans l’interministériel, et en dernier ressort c’est au Premier ministre de trancher. Une meilleure coordination par la mise en place d’un risk manager centralisant l’information et les décisions ne pourrait qu’ajouter de l’efficacité dans la gestion du risque naturel. CCR y prendra toute sa part.

Des systèmes d’alerte existent, notamment au niveau de Météo France, mais paraissent galvaudés aujourd’hui et peu suivis d’effets auprès des populations.

Le principe de précaution et la potentielle judiciarisation qui en découle font que les lanceurs d’alerte font attention à ce que leur responsabilité éventuelle ne soit pas trop souvent pointée du doigt. Je comprends qu’il vaut mieux trop prévenir que d’être accusé de ne pas avoir prévenu suffisamment. Pour autant, il faut prendre conscience que le risque zéro n’existe pas. A chaque nouvelle catastrophe nous en apprenons un peu plus mais avec une meilleure diffusion de la culture du risque, accompagnée par une responsabilisation individuelle, on pourra encore plus constater les dommages évités et surtout les vies sauvées.