Chronique : La prévision, ADN des assureurs

Les assureurs sont passés maîtres dans la gestion des risques des particuliers et des personnes morales depuis plusieurs siècles. Ainsi, bon an mal an, les preneurs de risques sont en capacité de déterminer avec une grande précision, le nombre d’événements à venir et leurs coûts actuariels. Constatation basique que l’on peut trouver dans tous les bons manuels de statistique assurantielle, me direz-vous ? Mais qui ne semble pas trouver écho du côté de nos gouvernants et de leurs conseillers, notamment à l’approche des primaires et de l’élection présidentielle…

L’art consommé de la prévision, dévolu aux assureurs, ne devrait-il pas être mis à profit par nos gouvernants pour une meilleure appréhension de la conduite des affaires publiques dans un certain nombre de domaines, économiques et sociaux, entre autres ? Cette faculté d’anticipation les différencie hautement des horoscopes alambiqués des voyants et des adeptes de la boule de cristal, des évidences astrologiques des numérologues, des spéculations subjectives des experts en manipulation mentale et enfin, des programmes roboratifs de notre classe politique…

Notre propos, à l’occasion de la rentrée, veut faire prendre conscience à notre profession, plongée dans un climat de totale incertitude financière, de deux constatations sociétales d’évidence, à mes yeux, que les citoyens et leurs élus sont loin d’appréhender, avec toute la modestie qui s’impose en matière de prospective.

Première évidence : N’est pas écureuil ou marmotte qui veut !

A l’inverse des assureurs, les hommes politiques confondent allègrement promesses et prévisions. Cela n’est pas dû au hasard, croyons-le bien ! Si les premières ne sont pas tenues, les secondes manquent souvent cruellement de crédibilité. Il en est ainsi de l’estimation euphorisante [surestimation] des taux de croissance de l’économie, judicieusement retenus comme variable de justification d’un objectif, impossible à tenir dans le temps imparti.
Ce faisant, ce n’est pas la non atteinte du résultat qu’on met en cause, mais l’indice qui a servi de baromètre !
Verriez-vous un assureur, digne de ce nom, sous-évaluer sciemment la courbe du dommage, la fréquence de survenance de ses sinistres ou l’évolution de ses coûts moyens dans ses comptes ? Il se ferait vertement réprimander par les autorités de tutelle, solvabilité II et Bâle III, entre autres, obligent… et tenu de prendre des mesures ad hoc pour remédier immédiatement à sa défaillance passagère ou structurelle, code des assurances oblige.

L’assureur sait que ce sont les sinistres de ses assurés qui priment avant d’élire les cotisations correspondantes !
A croire que nos gouvernements nous font croire qu’ayant tout prévu (à moins qu’il ne s’agisse d’une illusion d’optique, sournoisement entretenue par les électeurs), ils ont couché dans leurs affiches, les remèdes à administrer aux malades alors que la pratique montre qu’ils n’agissent le plus souvent que lorsque le renard erre dans le poulailler, que lorsque le ver grouille dans le fruit ou lorsque le dommage est survenu. Il suffit de piocher dans l’océan d’évènements et de catastrophes dont les medias nous abreuvent en temps réel pour s’en convaincre.

L’élu, assis, ne bougerait donc que s’il est contraint, après moult débats contradictoires ou de silences calculés, et dos au mur. A l’instar du loup de mer, qui ne décidera du cap à tenir, que les pieds dans l’eau, confronté aux vicissitudes du milieu marin ou du praticien qui patiente jusqu’à ce que le malade soit atteint de la peste… pour le soigner.
Sachant qu’en période de profonde disette, la perspective d’une récolte future bienvenue s’avère pure spéculation intellectuelle quand le grain vient à manquer.
Il est plus facile de faire des provisions ou des réserves en cas de coup dur quand on est prospère. Oui, n’est pas écureuil ou marmotte qui veut !

Seconde évidence. Le tocsin salutaire n’a pas remplacé la cloche !

Les assureurs sont-ils suffisamment proactifs en tant que déclencheurs d’alerte sociétale ? Sujet hypersensible qui fait polémique actuellement dans tous les registres de l’activité humaine…et du monde des affaires.
De quoi parle-t-on plus précisément ? De la capacité des assureurs, forts de leur connaissance des comportements humains et de leur appétence aux risques pour poser les bonnes questions et exposer les défis humains et sociétaux à relever à ceux qui prétendent nous diriger, en marchant ou au pas de course.
Les domaines d’investigation sont nombreux : la protection sociale, la sécurité, l’économie, entre autres…

Ainsi, monsieur l’Assureur pourrait sans doute faire œuvre utile en communicant, périodiquement, la nature et le nombre de sinistres [d’évènements] qu’il aura à indemniser. Du genre : le nombre probable de tués sur les routes, la statistique des vols et d’infractions, le nombre d’accidents du travail, etc.
Vous avez compris la mécanique de communication qu’induit un tel schéma vertueux, avant toute élection, avec son corollaire : quels programmes et quels moyens à mettre en œuvre pour réduire le nombre d’évènements dommageables aux personnes et aux biens…

Cette information pourrait être déclinée à l’échelon local ou sectoriel, si nécessaire… De manière à favoriser l’interpellation de ceux qui ont en charge notre quotidien : les édiles, les responsables de la sécurité, etc.
Essayer de savoir ce qu’a fait la police ou votre député lors de la survenance d’un risque annoncé ? ne serait-il pas plus proactif que de lancer l’éternelle rengaine : mais que fait la police ou le maire, en cas de problème ?

Certains caciques verront dans cette proposition de démarche proactive visant à améliorer la visibilité de l’électeur, de l’élu, du citoyen, du contribuable et de l’assuré, la négation même du rôle des assureurs, simples payeurs aveugles, en l’occurrence…
D’autres, plus pragmatiques, y verront peut-être une façon de redorer le blason de la profession… Il ne s’agit pas simplement de prévention visant à réduire les risques, mais d’une démarche qui inscrit l’assurance comme déclencheur d’alerte des risques qu’un pays a à surmonter.
Le débat est ouvert…
A vous lire…
Prospectivement vôtre.

Donat Nobilé
Auteur de « Innovations&Stratégies assurantielles » (octobre 2015)
Associé-Gérant de Transvers Consulting
Chroniqueur et biographe d’entreprise