Chronique : Le syndrome du dernier carré de chocolat

Donat Nobilé, auteur récemment de “Gérer le zapping de ses clients/Réflexions innovantes en assurance pour 2014 et au-delà…”, revient sur l’approche des risques climatiques par les spécialistes des assurances de dommages…

Dernièrement, j’ai surpris un échange entre deux voyageurs parisiens, près du pont de l’Alma. Ils avaient été récemment sinistrés suite aux débordements de la charmante rivière qui coulait des jours heureux au pied de leur maison campagnarde.

– Mon assureur ne veut plus assurer mon rez-de-chaussée. Tu sais Martin, ce n’est plus sa tasse de thé, je le crains…
– Moi aussi, Christina, je comptais sur ma mutuelle professionnelle lors de la dernière tempête. J’ai été chocolat.

Ces propos viennent-ils confirmer la crainte des assureurs dommages confrontés aux aléas climatiques qui ont fait rougir leur combined ratio en assurances, habitation et des entreprises, ces derniers mois ? Depuis longtemps, moult assureurs refusent toute souscription nouvelle dans les zones inondables ou résilient les contrats de leurs assurés résidant dans des zones à risques…

Cet échange frustatoire entre les deux zouaves m’a fait penser aux fans de la fève de cacao qui achètent régulièrement une tablette de chocolat pour ne pas être à coté de la plaque (d’égout).

Sait-on que l’assuré français est un gros mangeur de chocolat ? Plus de deux kilos par an en moyenne ! Qui l’eût prédit en 1494 quand, Cristoforo Colombo aurait jeté par-dessus bord les fèves troquées avec les Amérindiens ? Le génois les aurait prises pour des crottes de chèvre ou des caecotrophes de lapin qui jonchaient habituellement le pont de ses caravelles. L’amiral aurait donc été le premier à être chocolat, sans être dûment assuré pour la navigation !

Cacaophile ou non, Chocolatophile ou non, évitons que des assureurs soient frappés du syndrome du dernier carré de chocolat ? Imaginons une situation de crise, chère aux communicants en mal de vase, aux journalistes en manque d’écho et aux économistes en manque de croissance. La routine, quoi ! Supposons que suite à une fortune de mer, votre bateau de croisière qui ondulait sur la vague avant la tempête, fasse naufrage, c’est très couru en ce moment… Assureur survivant, vous vous retrouvez confiné, quelques flonflons plus loin, dans une barque à la dérive avec un zouave d’infortune inconnu de votre portefeuille avant le boom fatal, loi Hamon oblige… Au bord de l’évanouissement pour le compte, épuisé par des jours de lutte harassante contre les rugissants, vous apercevez, dans un ultime éclair de lucidité, un relief domestique qui a la forme d’un avenant carré de chocolat, logé dans une fissure du plancher vermoulu de la coquille de noix qui vous porte ; dernier témoin insécable des quelques provisions de survie rapidement englouties, Solvency II oblige.

Ce morceau de chocolat providentiel peut sauver sans doute l’un des deux rescapés d’une noyade certaine jusqu’à l’arrivée hypothétique de secours, d’un squale, d’un cannibale, d’un autre géant des mers ou d’un assisteur. Selon quel critère actuariel attribuer le dernier carré de chocolat dans cette situation cornélienne et (ca)chaotique ?

Plusieurs issues de secours sont envisageables selon l’angle de vue où se place votre appétit commercial :

1 – L’humain ? C’est la mutualité rassurante, le partage solidaire, la fraternité en toute franchise, l’amour de son prochain… mais, je vous ai bien dit que le dernier carré n’était pas sécable pour un réassureur alors ! Oubliez rapidement cette version genre “Restos du cœur pour adhérents militants”.

2 – La ruse ou la force ? C’est la concurrence pure et dure pour emporter ce mince capital de survie. Struggle for life ou assurer jusqu’à la mort de l’autre… quand il n’y en aura pas pour tout le monde suite à un rétrécissement inévitable de la manne assurable.

3 – La loterie ? C’est le plaisir partagé du suspense d’un tirage au sort pour voir tomber l’autre le bec dans l’eau, las de jouer avec le hasard climatique. Le cédant aura néanmoins eu la joie de participer sans accuser le gagnant de le mener en bateau !

4 – La statistique ? Enfin. C’est le calcul des probabilités qui décidera du sort des naufragés avec le risque amer d’un possible ex aequo intenable entre les protagonistes.

Enfin, si aucune de ces conjectures ne vous rassasie, reste le scénario… assurantiel, sans affect, ni stress, ni sentiment, ni remords. Le carré de chocolat sera naturellement attribué à celui qui survivra à l’autre ! C’est la tontine par excellence. Mais encore eût-il fallu qu’en prime l’assuré puisse trouver un solide porteur de risque avant de monter à bord pour ne pas être chocolat !