Chronique : EIOPAIN sur la planche

C’est un assureur ou un réassureur, au choix, que nous appellerons X, qui achète sa tradition dans une boulangerie familiale de son quartier (des assurances). Quatre générations de pétrisseurs se sont succédé au « Bon pain et compagnie » depuis plus d’un siècle. Michel, l’artisan actuel y fabrique des miches depuis son plus jeune âge, en mutualisant les compétences de son fournil : du mirliton à la pâtissière… du preneur de commande au livreur à domicile. Une chaîne de valeureux qui besognent chaque jour, de l’aube au soir.

X se veut incarner un dirigeant moderne de la finance. Il ne jure que par le digital et le cours bulleux de bourse. Pas question donc pour ce e-numérisé d’enfourner le moindre kopeck dans sa pocket ; tout au sans contact et au doigté… Et de plus, innovateur en diable, maintes fois primé par un trophée médiatisé pour avoir remis l’assuré au centre de ses préoccupations, il a de la suite dans les idées pour révolutionner la planète bancassurance. X n’est pas un consommateur comme les autres, style ménagère de plus d’un demi-siècle. Vous en conviendrez quand vous saurez, déformation professionnelle oblige, qu’il a passé un contrat tacite, renouvelable chaque 1er janvier, avec son artisan boulanger, depuis qu’il s’est installé de plein pied dans la commune.

Ainsi, moyennant une avance de 250 euros TTC par an, il peut jouir de son pain préféré et ce 7J/7, qu’il vente ou qu’il pleuve. Au prix affiché d’un euro/pièce, cela fait une sacrée réduction de sa cotisation-pain, comme il l’appelle… Quasiment deux mois d’assurance baguette gratuite, à l’instar des particuliers qui ont bénéficié de la loi Hamon pour leur contrat auto ou MRH. Promotion qui vient plomber, fatalement, de deux ou trois points, le combined ratio de la branche Dommages des susdits ! C’était prévisible, il en convient.

Dans ce contexte, X trouve légitime qu’il puisse bénéficier de protections identiques à celles que les directives européennes imposent aux preneurs de risques. Aussi ce matin-là, anticipant une journée assurantielle sinistre, X se rend d’un pas hésitant chez Bon pain et compagnie, pour prendre livraison de sa baguette. Enchanté par l’objectif, il ne sait pas, néanmoins, comment aborder la question avec son partenaire mitron.
– Satisfaisez-vous aux normes prudentielles de l’EIOPAIN, hasarde-t-il ?
– Le syndicat de la boulange ? suggère Michel, enfariné jusqu’au coude et foncièrement indépendant comme ceux de sa trempe.
– Oui, c’est tout comme. Vous avez aussi vos piliers, sans doute ? questionne X, suspicieux.
– Il faut faire tourner la boutique malgré les à-coups accidentels et former des jeunes au métier, ce n’est pas de la tarte, aujourd’hui.
– Il faut se faire la main, ce n’est pas donné, acquiesce monsieur X, compatissant, tout en agitant ses doigts devant lui, pour montrer à son interlocuteur qu’il imprime, cinq sur cinq.
– Le digital pour pétrir, je connais la musique, c’est tout un art que de vivre de sa flûte, ajoute le commerçant, réaliste.
– Justement, monsieur, disposez-vous de fonds propres souhaitables pour que votre panification puisse fonctionner durablement ?
– On a les fonds qu’on peut mais, à ma connaissance, j’ai toujours pétri même lorsque le prix de la farine s’est envolé ou lorsqu’un apprenti a soulagé la caisse… voire quand mon assurance a parfois mégoté sur mes indemnités, en toute franchise, je…
– Et question contrôle interne, où en êtes-vous ? coupa X sans se démonter.
– On pétrit encore comme les anciens, à la louche.
– Avez-vous un manuel de procédures ISO certifié ?
– Le seul manuel lisible que je connaisse ici, vous l’avez devant vous, monsieur.
– C’est embêtant que vous ne disposiez pas d’une recette maison pour gérer vos risques domestiques, voyez-vous ?
– Mon arrière arrière-grand-père, le fondateur de la compagnie Bon Pain, a été notre modèle à tous et j’espère convaincre mon fiston de reprendre le flambeau.
– Il rechigne à la peine ?
– Ce n’est pas donné ! Ce n’est pas l’ISFAC qui lui fera changer d’avis. Il ne jure que par le big data. Vous le connaissez ce type ? Un compliqué qui surfe la tête dans les nuages, à ce qu’il m’a dit.
– Oui, je suis passé par-là aussi, mais côté information des chalands, il y a encore beaucoup à faire, dit X en exécutant un 360° devant le boulanger déconnecté.
– Ma mère qui tenait la caisse disait toujours : il faut de la discipline pour faire ce métier de service, précisa Michel.
– Elle faisait sans doute allusion à la discipline de marché ! Un précurseur sans doute, votre aïeule ?
Michel admit dans son for intérieur qu’il ne cessait de courir comme un dératé pour couvrir ses charges et satisfaire ses clients, de plus en plus low costers.
– A demain, assura le boulanger, lorsque X, plongé dans un cloud de perplexité franchit le seuil de son commerce.
Ce type est aussi compliqué qu’un pain de seigle, conclut-il en le voyant remonter la rue, sa baguette sous le bras.

X, quant à lui, se rendit compte que le contrôle n’était pas plié pour quelqu’un qui trimait au four et à qui l’on demandait de faire tourner son moulin encore plus vite ! Mais, n’était-il pas en droit d’attendre que le pétrisseur montre patte blanche sur sa capacité à produire chaque jour la ficelle promise, comme contracté, et que les ingrédients soient conformes aux normes internationales et aux standards de la profession et aussi que les mitrons soient diplômés et légitimes à modeler la pâte…
Oui, X voulait disposer d’un catalogue fourni en la matière pour jouir de sa boule, en toute assurance de cause ! Il lui importait, dans une optique sécuritaire, durable et responsable, dixit l’EIOPAIN, de garantir la ressource et de s’assurer du CV des préposés appelés à enfourner…
Allait-il exiger également du susdit qu’il affiche la quote-part des frais de distribution et de gestion de son exploitation comme on l’exigeait chez lui ? Mais cela ne saurait tarder vu la perte de confiance des pouvoirs publics vis-à-vis des producteurs et des financiers…
Mais, pourrait-il désormais savourer une miette de pain banalisée sans savoir si le mutualiste local mettrait bien en équation le Solva II de la boulange ?
Il avait encore du pain sur la planche…

Donat Nobilé
Auteur de « Innovations&Stratégies assurantielles » (octobre 2015)
Associé-Gérant de Transvers Consulting
Chroniqueur et biographe d’entreprise