Chronique : Démystifier la blockchain

S’il doit y avoir une récompense du buzzword de l’année, le terme blockchain serait assurément l’un des favoris. Comme tout concept qu’il est de bon ton de placer dans une conversation, il est absolument nécessaire d’approfondir pour bien mettre en lumière la réalité de la révolution promise.

Expliciter Blockchain succinctement oblige à des simplifications que les puristes voudront bien pardonner. Notre définition n’est donc ni exhaustive, ni parfaite, mais permet au néophyte d’appréhender rapidement les enjeux technologiques, organisationnels et métiers.
Donc, lorsque l’on parle de Blockchain, on évoque généralement un écosystème de pratiques et de technologies qui permettent:

  • De réaliser des transactions entre individus qui interagissent dans le cadre d’une communauté (qui prend la forme d’un réseau informatique décentralisé). Ces transactions se font dans une crypto-monnaie (comme le Bitcoin) entre comptes et sont validés par un consensus (majorité) sur le réseau.
  • De disposer dans un registre infalsifiable, distribué (c’est-à-dire dupliqué ‘N’ fois sur les ordinateurs du réseau) et public de toutes les transactions effectuées dans cet écosystème. Stricto sensu, c’est ce registre qui est la Blockchain. Le fameux grand livre dont parle tous les articles de vulgarisation. En toute rigueur, on doit même lier crypto-monnaie et Blockchain pour définir de quoi on parle (comme la Blockchain du Bitcoin). Comme ce registre intègre également une notion d’horodatage, Blockchain permet également la certification de tous les documents possibles.
  • De mettre en œuvre et de gérer des relations de types contractuelles via des programmes informatiques autonomes. Couplée aux potentiels offerts par les objets connectés et leurs intelligences artificielles, cette capacité offre la possibilité de mettre en œuvre des écosystèmes applicatifs particulièrement disruptifs
  • De voir naitre de nouvelles formes de collaboration, les organisations/compagnies autonomes décentralisées, qui sans avoir de structures juridiques reconnue, portent des projets qui connaissent des développements extrêmement forts. Ce sujet, tout comme la philosophie historique de la « communauté » Blockchain (en réalité bitcoin) est très souvent minoré voir ignoré des articles alors qu’il offre de très intéressantes opportunités de réflexion

Enfin, si on prend un peu de hauteur, s’il est absolument nécessaire de comprendre les aspects technologiques pour mesurer le potentiel, il est probable que plus la Blockchain entrera dans notre quotidien, moins on s’attardera sur elle pour se concentrer sur les usages qu’elle permettra (chacun ignore ce qu’est vraiment TCP/IP mais appréhende les usages du web). De ce fait, il est primordial d’apporter une réponse à la question suivante.

La Blockchain n’est-il qu’un phénomène de mode ?

L’intérêt pour la Blockchain a commencé à croître depuis le milieu de 2015 et ne cesse de s’accentuer depuis. Les articles sont très nombreux et les conférences se multiplient et au moins trois constats s’imposent:

  • Les audiences sont de bons niveaux (au sens hiérarchique) et largement au-delà des DSI ;
  • Les rédacteurs et les intervenants sont très hétérogènes, de l’ultra geek aux «politiques» en passant par des « évangélistes » (dont le quota d’illuminés que l’on avait déjà pu observer à la naissance de web) ;
  • L’imagination n’est pas encore au pouvoir (souvent les même cas d’usages, les mêmes startup) et les questions « opérationnelles » sont encore peu traitées.

La Blockchain, technologie immature ?

De ce fait, malgré un enthousiasme réel et cette communication abondante, beaucoup d’interlocuteurs restent encore en retrait, incertains de leur compréhension globale. D’autant que de nombreuses et bonnes raisons existent d’adopter une attitude mesurée, comme un sage (ou un grincheux suivant celui qui vous juge).

En premier lieu, l’écosystème Blockchain est constitué de technologies et d’environnements «immatures», et dont la capacité à l’industrialisation reste encore à prouver. Pour être plus précis, les faiblesses généralement pointées concernent notamment la vitesse de transactions et la « scalabité ». Ensuite, le manque de compétences est également une interrogation légitime.
Tout d’abord, nous manquons assurément de développeurs au sens large sur cet écosystème et d’ailleurs, dans les conférences, il n’est pas rare d’entendre, prononcé sur le ton d’une histoire qui fait peur au coin du feu, qu’il y aurait en tout 1000 personnes qualifiées dans le monde.

Ensuite, il existe plusieurs projets en compétition (Bitcoin, Ethereum, Ripple…) à des niveaux de maturités très différent qui nécessitent différentes compétences techniques, dont certaines sont plus que rares (sur les couches protocole Ethereum par ex). Enfin les intervenants non-techniciens, dont je fais partie, ont tendance à largement globaliser et par conséquent simplifier, par manque de finesse de compréhension des mécaniques des protocoles. Pour une partie d’entre eux, qui ne font pas du tout l’effort de comprendre vraiment la technologie, cela aboutit à des interventions de l’ordre du mystique, sympathiques lorsque l’on découvre le sujet mais très risquées dès lors que l’on parle projets.

Comme nous l’avons précédemment rappelé que l’écosystème Blockchain est grandement lié au bitcoin et à sa communauté. Cette dernière est historiquement en partie bâtie sur le rejet de la vision classique de la société et notamment du capitalisme. C’est une difficulté largement sous-estimée par les entreprises classiques, qui peinent à discuter avec les différentes composantes, ce qui freine le recrutement de « bons » experts techniques et surtout restreint considérablement la perception de l’émergence de modèle économique très intéressants : les DAO.

Et toutes ses restrictions ne sont rien par rapport au véritable frein, le règlementaire ou plus exactement le vide juridique, qui est très largement mis sous le tapis dans les conférences en général en 2 phrases : « Evidemment, l’aspect réglementaire constitue une incertitude mais comme on ne peut pas prédire l’avenir, nous n’en parlerons pas. Retournons donc au monde merveilleux de Blockchain »
S’il n’est jamais facile de faire des prédictions, on peut cependant prendre le pari peu risqué de dire que si les environnements Blockchain émergent, les pouvoirs publics (Etat, Europe,…) chercheront à minima à encadrer l’anonymat ou encore faire en sorte de pouvoir collecter l’impôt.

Aujourd’hui cependant, la tendance observée (France, Grande Bretagne, Commission européenne, …) serait plutôt à ne pas règlementer pour favoriser le développement. Du coup, ne serait-il pas plus intelligent et pertinent de ne rien faire, d’attendre sagement et de se concentrer sur les vrais sujets (Solvency 2 par exemple)?

Pour le savoir, il vous suffit de répondre aux deux questions suivantes.

  • Votre entreprise (compagnie, mutuelle,…) est-elle tellement en avance sur le marché qu’elle peut se permettre de ne pas s’intéresser à cette rupture technologique pour le moment quitte à investir massivement pour rattraper un éventuel retard ?
  • Votre entreprise est-elle sereine sur le conservatisme et la fidélité des consommateurs dans son secteur pour ne pas consacrer des moyens à « entendre » cette effervescence d’opportunités de nouveaux usages, de nouveaux marchés, de nouveaux partenaires ?

Si vous répondez oui à ces deux questions, vous pouvez vous épargner la suite de cet article (mais je vous encourage à vous remémorer quelle a été votre attitude en 2000 avec le web et si rétrospectivement vous pensez que c’était la bonne ?)

Ma conviction (et celle de nombreux analystes, technologues et autres stratèges), c’est que peu importe la technologie Blockchain et ses limites techniques, la véritable révolution est dans les usages.

par Frédéric Panchaud,

Directeur assurance associé Noima,

(et l’aimable relecture d’Adrian Sauzade, de CZAM)

Photo : CC BTC Keychain