Prudential : Tidjane Thiam face à la pire épreuve d’un parcours atypique

Tidjane Thiam, patron du premier assureur britannique Prudential, s’apprête à affronter lundi une assemblée générale d’actionnaires houleuse après l’échec du rachat d’AIA, mais ce Franco-ivoirien au parcours atypique a connu d’autres situations difficiles dans sa vie.

Le rêve — acquérir pour 35,5 milliards de dollars la division de l’américain AIG en Asie — a viré au cauchemar, avec à la clé des frais de 540 millions d’euros. Des actionnaires furieux réclament son départ estimant comme le gestionnaire de fonds Schroders, samedi dans le Financial Times, “qu’il faut bien que quelqu’un rende des comptes”.

On est loin des commentaires flatteurs qui avaient accompagné il y a quinze mois l’annonce de la promotion au poste de directeur général du directeur financier de Prudential, débauché un an plus tôt de chez le concurrent Aviva. L’analyste Kevin Ryan d’ING décrivait alors M. Thiam comme “doté d’un cerveau de la taille de deux systèmes solaires”.

Immense, avec un visage juvénile, charmant et capable de vanter au débotté la supériorité des bretelles sur la ceinture en faisant étalage des siennes, mais sans jamais tomber dans la familiarité, M. Thiam, 47 ans, a fait sensation en devenant le premier patron noir d’une très grosse entreprise britannique.

Né en Côte d’Ivoire d’un père journaliste puis diplomate –quand il n’est pas en prison comme opposant politique– et Grand Officier de la Légion d’Honneur, et d’une mère parente de l’ancien président Félix Houphouët-Boigny, il est le premier Ivoirien à entrer à l’Ecole Polytechnique, dans le cadre d’un parcours en or, major de sa promotion des Mines puis titulaire d’un MBA de la prestigieuse INSEAD.

En 1988, M. Thiam entre à Paris au cabinet de consultants américain McKinsey. Cette carrière dans les affaires s’interrompt lorsqu’en 1994 le président ivoirien Henri Konan Bédié l’appelle. M. Thiam, qui a toujours pensé que c’était aux Africains eux-mêmes de régler les problèmes du continent, et qui est fier alors de son pays “où la politique ne tuait pas”, devient ministre de la Planification, promis à un bel avenir national.

Mais à Noël 1999, au moment où il est à l’étranger, le gouvernement est renversé. M. Thiam rentre quand même chez lui, pour se retrouver assigné à résidence. Il finit par quitter le pays, “sans travail, sans rien” pendant six mois. Et, raconte-t-il, “quand vous avez été dans une situation où vous n’avez plus rien, il n’y a plus grand chose qui vous effraie”.

En France, une autre désillusion l’attend, “le plafond de verre parfaitement invisible mais ô combien réel” contre lequel il “se cogne le crâne”, empêché par son origine africaine de se voir offrir des postes de direction à la mesure de ses diplômes.

C’est ainsi qu’il traverse la Manche en 2002 pour entrer chez Aviva, s’exilant pour de bon avec sa femme avocate américaine et ses deux fils dans un Royaume-Uni où il est désormais connu comme un responsable influent et dont il vante l’ouverture. A peine trahi par son accent français, il est aujourd’hui un actif supporter de l’équipe de football d’Arsenal.

Les valeurs auxquelles il croit sont “la justice, la transparence et la méritocratie”. “Férocement” même, en ce qui concerne cette dernière.

M. Thiam est désormais en situation très difficile et l’assurance tranquille avec laquelle il a indiqué qu’il ne comptait pas démissionner passe mal auprès de certains actionnaires.

A leur attention, il a rappelé vendredi à quel point “Prudential se porte bien” sous sa direction, ce que les analystes ne contestent pas. “J’espère que cela contribuera à l’image que les gens garderont de moi”, a-t-il avancé.

Londres, 5 juin 2010 (AFP)