Justice : Le système de santé allemand éclaboussé par les pratiques douteuses de l’assureur Debeka

Les méthodes du premier assureur privé allemand Debeka, soupçonné d’avoir rémunéré des fonctionnaires pour décrocher des clients, ont mis en lumière les dérapages du système de santé à deux vitesses du pays.

Alors que les révélations se succèdent dans la presse depuis fin octobre, Debeka a admis entretenir un réseau de quelque 16.000 “donneurs de tuyaux” qui lui fournissent des informations sur de potentiels nouveaux clients à démarcher. Ce sont “des clients contents” qui cooptent de nouveaux assurés comme on le fait “pour un club de sport ou un abonnement de journal”, a expliqué Debeka.

Selon le quotidien Handelsblatt, le système va beaucoup plus loin. Debeka aurait versé en quelques années 100 millions d’euros de provisions à des fonctionnaires, enseignants ou policiers par exemple, pour jouer les rabatteurs. La société dément le montant et assure que ses méthodes respectent les règles en la matière.

Il n’en reste pas moins que le groupe a mandaté KPMG pour “ré-examiner les procédures”, que le parquet de Coblence (ouest), où il a son siège, a ouvert en début de semaine une enquête pour soupçon de corruption et incitation au viol du secret professionnel, et que les autorités chargées de la protection des données enquêtent elles aussi. Car outre ses informateurs officiels, Debeka aurait aussi acheté sous le manteau des adresses de salariés de la fonction publique sur le point d’être titularisés, selon la presse.

Les fonctionnaires sont au coeur du scandale. Dans une Allemagne où cohabitent de manière strictement séparée assurance maladie publique et privée, ils sont obligés eux de s’assurer dans le privé. A ce titre ils constituent une cible de choix pour des caisses privées en situation de féroce concurrence.

Le modèle remis en cause

“L’ensemble du modèle d’assurance est remis en cause” par cette affaire, a estimé le patron du syndicat des policiers allemands Rainer Wendt.
L’Allemagne est “le dernier pays du monde” où subsiste un tel modèle dual, notait dans une étude récente la fondation Bertelsmann. Ailleurs, les assurances privées existent, mais viennent compléter un socle public.

Ici les assurés dans le privé, environ 11% des Allemands, sont soumis à un régime à part: leurs cotisations, fonction de leur état de santé, augmentent avec l’âge; ils paient leurs soins nettement plus cher et ils n’ont pas le droit de revenir dans le giron de l’assurance publique et son principe de solidarité.

Le système est au bord de l’implosion. Une quarantaine de caisses privées se battent pour attirer le client, mais celui-ci, dès qu’il n’est plus jeune et fringant, voit ses cotisations augmenter de manière vertigineuse, au point de n’être plus supportables pour beaucoup de retraités.

Pour Karl Lauterbach, responsable social-démocrate en charge des questions de santé, l’affaire Debeka “doit avoir des conséquences politiques”. C’est lui qui mène au nom de son parti SPD le volet “santé” des négociations en cours avec les conservateurs d’Angela Merkel pour former un nouveau gouvernement.

Fondamentalement, le SPD veut supprimer le système existant et que tout le monde soit assuré dans le public. C’est aussi la revendication des associations de protection du consommateur. Même le parti de la chancelière a reconnu que le système actuel n’était pas optimal, mais il ne semble pour autant pas disposé à le réviser de manière aussi radicale que son nouveau partenaire. L’abolition de l’assurance privée ne figure d’ailleurs pas dans les objectifs du SPD pour les négociations.

Dans un premier temps les “conséquences” réclamées par M. Lauterbach risquent de se limiter à de nouvelles règles de transparence et éventuellement de toucher le patron de Debeka, récemment élu président de la fédération des assureurs privés.