Santé au travail : le suicide serait lié à l’organisation du travail et non à la crise économique

Les suicides au travail ne sont pas liés à la crise, mais à la transformation de l’organisation du travail, affirme Christophe Dejours, psychanalyste et co-auteur avec Florence Bègue de “Suicide et travail, que faire?”, paru début septembre (PUF).

Q: Il est toujours difficile de quantifier les suicides liés au travail, pourquoi?

R: “Le suicide au travail n’existe que depuis environ une douzaine d’années. Auparavant, il n’y en avait pratiquement pas, sauf parmi les ouvriers agricoles, dont lieu de travail et lieu de vie étaient confondus.

C’est vrai qu’on ne sait pas le quantifier car les enquêtes de morbidité et les enquêtes épidémiologiques sur le suicide n’intègrent pas la question du travail.

D’autant que c’est un terme flou: il y a les suicides sur le lieu de travail (…), les tentatives de suicides, les suicides en dehors du lieu de travail mais indiscutablement en lien avec le travail quand les gens ont laissé des lettres explicites, et un certain nombre probablement en rapport avec le travail mais hors de l’entreprise, et demandant des enquêtes plus compliquées.

Une commission, mise en place par le ministère de la Santé l’année dernière sur la prévention du suicide, recommande que soit prise en considération la question du travail, systématiquement. Des chiffres devraient arriver dans les années qui viennent”.

Q: Les entreprises ont-elles conscience du problème?

R: “Elles en ont conscience, mais (…) toute une série d’entreprises, probablement la majorité encore, essaient d’éviter le problème, de botter en touche, avec de petits moyens, sous forme de numéros verts, de “tickets psy”, d’officines qui vendent de la gestion individuelle du stress (…)

C’est très peu efficace car le problème est un problème de rapport entre l’implication des salariés dans leur travail et les contraintes liées aux transformations de l’organisation du travail, aux méthodes de management.

La difficulté, c’est de savoir comment on reprend la main sur des situations de travail très délétères qui poussent les gens vers le suicide et vers un accroissement de la souffrance psychique : dépression, bouffées délirantes, alcoolisme, etc.

(…) Il faut d’abord passer par une analyse des causes. C’est important car quand les gens se mobilisent pour comprendre, cela commence déjà à transformer les choses”.

Q: La crise a-t-elle intensifié les suicides au travail?

R: Je ne crois pas. Le suicide au travail est apparu avant la crise. Certes, la crise bancaire a une incidence sur les suicides dans ce secteur-là, notamment aux Etats-Unis, mais on ne peut pas imputer à la crise économique les suicides à France Télécom par exemple.

Paris, 6 sept 2009 (AFP)