Risques politiques : Frilosité et nouveaux marchés dans les pays des révolutions

 Les contrats d’assurances souscrits par les entreprises françaises dans les pays du printemps arabe n’ont pas changé depuis 2011. Qu’il s’agisse des assurances liées à l’arrêt d’activité ou aux dégradations de bien, les polices n’ont pas évolué.

« Les contrats de type risques politiques couvrent l’expropriation, la nationalisation et les dégradations dues aux violences politiques, commente Gilbert Canameras, président de l’AMRAE, mais pour la nationalisation, on voit ça surtout au Venezuela ou en Bolivie, où l’Etat essaie de se réapproprier les richesses du sous-sol. » Sur l’ensemble des pays des révolutions, les assureurs et courtiers que nous avons interrogés sont unanimes, les contrats n’ont pas changé et aucune nouvelle clause n’est apparue. Les primes, par contre, ont évolué.

Une augmentation que Mme Biehler-Marghieri du département risques politiques et terrorisme chez Siaci Saint Honoré explique facilement : « Dès que vous touchez à un pays sous embargo ou post-révolution, les primes sont importantes parce que peu d’acteurs du marché de l’assurance se risquent à travailler avec des compagnies privées sur place. » Information confirmée par Arnaud Froideval responsable du secteur risques politiques chez Aon.

Les assureurs présents sur ce type de contrat ne sont plus les mêmes qu’il y a quelques années « Aujourd’hui, les assureurs publics ont tendance à se désengager de cette zone, cela devient un marché d’assureurs privés, » commente le président de l’AMRAE. Emmanuelle Biehler Marghieri (Siaci Saint Honoré) rappelle que « Paris est passé de trois à huit assureurs privés sur ce marché en moins de cinq ans. » Et le marché continue de s’étendre.

Libye, un pays déjà cher

Entre le prix très élevés des équipements pétroliers et les risques déjà importants de terrorisme, la Libye a toujours été un pays où les entrepreneurs français s’assuraient volontiers et  sur des budgets conséquents : « Ils s’adressaient plus facilement à des assureurs, alors que pour la Tunisie, ce n’était vraiment pas automatique, » rappelle Emmanuelle Biehler Marghieri (Siaci Saint Honoré)

Le pays comptait des exploitations à risques mises en place par des compagnies françaises qui investissaient déjà facilement sur place : « Avoir un dictateur au pouvoir rassure les investisseurs. Personne n’a vu venir la chute de Kadhafi, » commente Arnaud Froideval (Aon). De son côté, Beazley continue à travailler sur place avec des exportateurs, des banques et des négociants, confie Chrispin Hodges, responsable risques politiques chez l’assureur.

Tunisie, un pays presque nouveau

Emmanuelle Biehler Marghieri (Siaci Saint Honoré) a vu récemment arriver ce pays dans sa liste de contrats : « Avant, il n’y avait pas de demandes. » Les événements de janvier 2011 ont en effet surpris plus d’un entrepreneur qui partait en Tunisie sans trop prendre en compte ce type de risque puisque le pays était connu comme tranquille et que de nombreuses entreprises françaises y étaient installées depuis longtemps. Chez Aon, Arnaud Froideval, n’enregistre « pas beaucoup de demandes sur la Tunisie. Les investisseurs doivent penser que la situation est revenue plus ou moins à la normale. »

Egypte, la grande inconnue

« Aujourd’hui, on note une frilosité sur l’ensemble du Maghreb, commente Arnaud Froideval (Aon) mais c’est l’Egypte qui inquiète le plus en raison de ses frontières, celle avec le Soudan, par exemple. » Autre raison de la frilosité ambiante sur l’Egypte, le choc de 2011 est toujours présent dans les esprits : « Il faut se rappeler qu’on a évacué au plus fort de la crise. Les entreprises ne veulent pas revenir. » Même constat chez Beazley, Crispin Hodges est formel : « Il y a des problèmes encore, sur place. Nous n’y retournerons pas tant que ces problèmes ne seront pas réglés. »

Algérie, sous observation

Le pays est aujourd’hui sous surveillance chez plusieurs assureurs. Beaucoup d’entreprises françaises y sont installées « et bien implantées, » dixit Emmanuelle Biehler Marghieri (Siaci Saint Honoré). Leurs dirigeants craignent aujourd’hui qu’une plus ou moins proche révolution mette à mal l’économie du pays, ils sont donc plus nombreux à y souscrire une assurance risque politique.

Un risque identifié

L’image des risques politiques a aussi évolué. De possibles insurrections et actes terroristes supposés, elle s’est transformée en images de heurts sur la place Tahrir en Egypte ou de magasins dévalisés en Tunisie. La télévision aidant, les entrepreneurs peuvent aujourd’hui mettre des images sur une expression jusqu’ici difficile à interpréter : « Les risques politiques sont clairement identifiés, les entrepreneurs connaissent le risque politique et le prennent en compte. Je crois qu’il s’agit là de la différence la plus marquante entre l’avant printemps arabe et aujourd’hui, » analyse Emmanuelle Biehler Marghieri (Siaci Saint Honoré)

Cette médaille a aussi son revers, d’après Arnaud Froideval (Aen) : « Si on pense au Moyen Orient, il faut voir un peu plus large. On touche à l’Afrique Sub-saharienne en termes de frontières, donc au Mali, à la Côte d’Ivoire… » De quoi rendre investisseurs et assureurs encore plus réticents, sentiment confirmé par plusieurs des spécialistes interviewés. La coassurance est donc aujourd’hui à la mode dans la zone. Et d’ajouter : « Pourtant, la France a besoin d’exporter, c’est un relais de croissance. C’est plus risqué mais cela génère plus de profits. »

Autre conséquence de la croissance du marché de l’assurance dans les pays des révolutions, certains acteurs financiers et entrepreneurs, principalement orientaux, se dirigent vers de nouveaux marchés, notamment dans des banques du Moyen-Orient qui créent de nouveaux contrats d’assurance sur toute la zone.

Une concurrence qui ne semble pas faire peur à Chrispin Hodges (Beazley) : « Nous sommes sur un marché de niche et on peut parfois travailler avec des assureurs ou des banques du Qatar. La vraie concurrence vient de Londres ou des USA. » En effet, rien que sur le marché londonien 25 souscripteurs se partagent le marché.