L’augmentation continue des arrêts de travail : des entreprises en partie responsables ?

Edouard Philippe s’alarme : l’absentéisme augmente régulièrement et rapidement. Et Agnès Buzyn, ministre de la santé, d’affirmer, étude à l’appui, que cette hausse semble due aux conditions de travail des salariés, et qu’il faudrait donc transférer aux entreprises une part supplémentaire du coût de ces arrêts. Cette déclaration ayant provoqué les vives réactions du Medef et de Muriel Pénicaud, ministre du Travail, une étude a été commanditée par le premier ministre afin de réaliser un diagnostic et proposer des pistes d’évolution.

Sans attendre cette actualité, interpelés par nos clients sur la dégradation de leur risque Prévoyance, nous avons analysé en profondeur l’absentéisme sur notre portefeuille, suivant ainsi un panel de 428 000 salariés sur 5 ans. Nos résultats démontrent clairement une hausse régulière et généralisée de l’absentéisme, alors que les conditions de santé des salariés demeurent stables. La ministre de la santé a-t-elle donc raison, la faute en reviendrait-elle aux entreprises ? Analyse.

Un phénomène très coûteux, et en croissance

D’abord, pourquoi l’absentéisme semble-t-il préoccuper le gouvernement, et suscite-t-il autant le débat ? Simplement parce que c’est un phénomène qui coûte très cher, à la sécurité sociale comme aux entreprises, et de plus en plus cher : un taux d’absentéisme de 1% engendre un coût complet pour l’entreprise estimé entre 1 et 2% de la masse salariale (estimation de coût incluant le maintien de salaire et la prévoyance, les coûts de remplacement, mais aussi la perte d’image, de productivité, etc.)

Un taux d’absentéisme de 1% engendre un coût complet pour l’entreprise estimé entre 1 et 2% de la masse salariale

Par exemple pour une entreprise de 1 000 salariés, avec une masse salariale de 35 M€ et montrant un absentéisme moyen, on parle d’un coût complet entre 1,25 et 2,5 M€ / an. Une amélioration sur ce sujet, même modeste, permettrait une économie considérable pour l’entreprise !

D’autant que cet absentéisme, si coûteux, montre une croissance constante depuis plusieurs années : sur les données de notre portefeuille, l’absentéisme a cru de 16% en 4 ans, soit presque 4% par an en moyenne. Cette hausse n’épargne aucun secteur d’activités et presqu’aucune catégorie de salariés.

La préoccupation du gouvernement est donc tout à fait légitime : cette hausse est inquiétante, et pèse sur la santé des entreprises et sur les comptes de la sécurité sociale. Est-il juste pour autant d’attribuer cette hausse aux pratiques des entreprises ?

Quel impact des phénomènes générationnels ?

La hausse de l’absentéisme que nous observons est générale, mais elle touche différemment les salariés en fonction de leur âge. Peut-on trouver ici des indices pour expliquer le phénomène ?

Les plus de 50 ans, d’abord, ont un absentéisme très important (presque deux fois plus élevé que la moyenne des autres salariés), et cet absentéisme continue à augmenter (+11,5% entre 2013 et 2017). On observe bien sûr ici l’impact de l’âge, qui engendre un risque accru sur la santé du salarié… et ce phénomène est amplifié par le report de l’âge de la retraite et l’allongement de la durée du travail. Doit-on y voir une piste d’explication, comme le mettent en avant les organisations syndicales d’employeurs ? Certainement, mais dans une proportion faible. Sur notre portefeuille, les salariés concernés par ce report ne représentent que 4% de la population : difficile donc de leur attribuer une hausse de l’absentéisme de 4% par an.

Les plus jeunes, ensuite : faut-il voir dans la hausse de l’absentéisme un désengagement de la tranche d’âge la plus jeune, dont on dit souvent qu’elle peine à trouver sa place dans le monde du travail ? Bien au contraire, les moins de 30 ans sont les seuls chez qui l’absentéisme n’augmente pas, et reste faible. Pas de « je-m’en-foutisme » exacerbé chez les jeunes donc, qui aurait pu expliquer une partie de la dérive.

Enfin les salariés d’âge moyen (30 à 50 ans), qui constituent la plus grande part des salariés : leur absentéisme est celui qui augmente le plus vite (+18,4% sur 4 ans). Pas d’effet âge ici, ni d’effet générationnel. Comment alors expliquer cette dérive ? Peut-on imaginer que cette population voie sa santé se dégrader ?

Des conditions de santé qui restent stables

Ce n’est pas non plus du côté de la santé des salariés que le problème se trouve, ainsi que nos analyses sur les dépenses de frais de santé nous permettent de l’affirmer.

En effet, les dépenses de frais de santé augmentent régulièrement, mais comme dans tout pays avec un système de santé mature, cette hausse reste très limitée, se situant en général entre 0 et 2% par an (chiffres sur notre portefeuille).

Par ailleurs, les salariés ne vont pas voir un médecin plus souvent : le nombre moyen de consultations de généraliste est resté tout à fait stable à 2,5 consultations / assuré / an.

Ce n’est donc pas de ce côté qu’il nous faut chercher. Doit-on donc se résigner à admettre que cette hausse vient des entreprises ?

Un rôle de l’employeur en question ?

Les arrêts de travail constituent un phénomène assez concentré sur notre portefeuille : seul 1 salarié sur 4 a été absent pour maladie en 2017 (arrêts de 4 jours et plus).

Cette proportion est d’ailleurs remarquablement stable dans le temps, variant de moins de 1% chaque année. Cet indicateur est particulièrement intéressant : on considère en général que les problèmes d’engagement et de risques psycho-sociaux se traduisent par une hausse du nombre de salariés en arrêt… et ce n’est pas ce que nous observons ici.

Dans le même temps, la durée moyenne des arrêts augmente, et le volume des jours d’arrêt se concentre de plus en plus sur les arrêts les plus longs (plus de 6 mois) : ils représentaient 35% des jours d’arrêt en 2013, et en représentent maintenant près de 40%.

Les salariés ne sont donc pas plus nombreux à s’arrêter, mais ils s’arrêtent plus longtemps. Les arrêts sont donc plus graves… ou encore les salariés ont de plus en plus de mal à revenir au travail. Dans les deux cas le rôle de l’entreprise peut effectivement être en question.

Une analyse à approfondir, entreprise par entreprise

Le débat reste donc difficile à trancher. Les causes souvent mises en avant, comme l’allongement de la durée du travail par exemple, peinent à expliquer réellement le phénomène. La santé des salariés, de son côté, reste stable : les salariés ne sont pas plus malades.

Finalement, l’explication la plus plausible est que cette hausse de l’absentéisme est due à des causes environnementales, au moins en partie. Le monde professionnel dans lequel s’inscrit le salarié évolue, et a un impact direct sur son engagement et son comportement. Il ne s’agit pas seulement du rôle de l’employeur : c’est tout l’environnement qui se transforme, ainsi que la relation du salarié à son travail.

En effet, la crise économique, ainsi que des perspectives toujours plus incertaines d’une retraite confortable, ne donnent pas confiance en l’avenir. Dans le même temps, les salariés sont de moins en moins convaincus qu’ils peuvent réussir par le travail. Comment s’engager quand l’avenir ne motive plus ?

De son côté, le chômage persistant inquiète et freine les mobilités : un salarié insatisfait sera plus enclin à rester dans son poste, quitte à se désengager progressivement, ayant les impacts que l’on sait sur l’absentéisme.

Le monde de l’entreprise, enfin, devient plus difficile : les exigences économiques auxquelles les entreprises doivent faire face trouvent leur écho dans les attentes que l’employeur exprime vis-à-vis de ses salariés. Ces derniers doivent aussi faire face à des transformations culturelles parfois importantes, notamment sur le plan du digital.

Ces phénomènes sont bien connus, et ont été largement documentés. Si l’on considère qu’ils expliquent tout ou partie de la dérive de l’absentéisme, alors les entreprises ne seraient pas la seule cause de cette hausse. Par contre, elles sont en première ligne pour y faire face, et y ont un intérêt économique certain.

D’ailleurs, certaines entreprises se démarquent par un absentéisme stable, souvent inférieur à celui de leur secteur. De la chance ? Ou des modes de fonctionnement différents ? Ont-elles trouvé des solutions pour réengager leurs salariés ?

C’est donc à chaque entreprise d’adresser la question, et d’identifier ses problématiques propres. Ainsi, une société qui souhaite comprendre sa situation pourra parcourir le chemin suivant :

  • Quelle est la topographie de mon absentéisme : arrêts courts ou longs, concentrés ou dispersés ?
  • Mon absentéisme est-il normal, notamment en regard de mon secteur ?
  • Comment évolue-t-il ?
  • Quelles sont les populations concernées ?
  • Et surtout, pourquoi mes salariés s’arrêtent-ils ?

Toutes questions indispensables sur lesquelles nous accompagnons nos clients entreprises pour comprendre la nature de leur risque propre, la situation réelle de leurs salariés, et mettre en œuvre des actions adaptées pour arrêter cette hausse qui pour l’instant semble ne pas avoir de fin.

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