Courtage : Assor, chronique d’un désastre annoncé ?

A la tête d’Assor, Stéphane Verdeil a accumulé des dettes colossales auprès des compagnies et des mutuelles. Depuis des mois, courtiers et assurés n’ont reçu aucun paiement. Les contentieux se multiplient. Un mandataire ad hoc a été désigné pour gérer la société. News Assurances PRO a pu recueillir les témoignages d’anciens cadres de la société, courtiers et assurés floués.

Fin 2011 (derniers chiffres certifiés), Assor, courtier grossiste en santé et IARD, a amassé près de 60M d’euros de dettes auprès des assureurs et mutuelles qui risquent de ne pas récupérer leurs fonds. Des procédures au civil et au pénal sont engagées selon nos informations. Les salariés sont désabusés. Les assurés et courtiers, non-payés, se sentent escroqués.

Cherchant malgré tout à se remettre en selle, Stéphane Verdeil, patron d’Assor, parle de nouveaux projets et de l’arrivée d’un hypothétique chevalier blanc.

Mais, “aujourd’hui plus personne ne veut travailler avec Assor, personne n’est prêt à reprendre une entreprise qui n’a plus aucune crédibilité, des dettes et des litiges avec les assureurs”, tranche Alain Picton, le dirigeant d’Assurema revendu à Assor. Ce dernier est en contention au civil contre le courtier pour non paiement des loyers de ses bureaux qu’il a loués à Assor.

Pour essayer de s’en sortir aujourd’hui, Stéphane Verdeil a fait appel à un mandataire ad hoc auprès du tribunal de commerce de Paris.

Que s’est-il passé pour en arriver là ? Un ancien cadre dirigeant de la société, sous couvert d’anonymat, n’hésite pas à parler “d’un des scandales majeurs de l’assurance des dix dernières années”.

Parmi les victimes, figurent en premier lieu les assurés qu’a pu acquérir Assor en portefeuille après notamment d’importants rachats (Gras Savoye Particuliers en 2009, Assurema en Santé en 2010). Le constat est sévère : en santé par exemple, certains assurés ne perçoivent plus leurs prestations depuis juillet 2012. “Le délai moyen de remboursement en IARD et santé était de 7 mois”, rapporte l’ancien cadre.

Des malades atteints de cancers sans le moindre euro remboursé” 

“Des familles aux revenus modestes, des retraités et même des malades suivant des traitements pour des cancers se sont retrouvés sans le moindre euro remboursé”, s’indigne une cliente qui a crée un collectif d’entre-aide des victimes d’Assor. A ce titre, l’Orias (Registre des intermédiaires en assurance) et l’ACP (Autorité de Contrôle Prudentiel) ont reçu de nombreuses plaintes de la part d’assurés cherchant à faire connaître la réalité.

Au sein de la société, la situation vire au cauchemar. Les équipes sont désorganisées, elles subissent un lourd plan social à la fin 2010 et les départs en chaîne des cadres techniques, commerciaux et financiers. Les salariés doivent composer avec la grogne des clients. “La plateforme d’appel en Tunisie et les services clients en France sont débordés, écœurés, on laisse le standard sonner et on ne traite que quelques cas, les plus urgents. Un jour, un client a appelé 80 fois le standard dans la journée…”, témoigne l’ancien cadre.

Courtiers et assureurs dépassés

Pourtant, pendant un certain temps, Assor a pu mener sa stratégie à la hussarde. Il a encaissé les cotisations des assurés, la trésorerie des sociétés achetées et les commissions en vivant sur les avances de trésorerie des compagnies d’assurances. La forte croissance externe lui a permis de grandir rapidement et de devenir un groupe installé, avec un siège social de standing à Paris. Confiants, les assureurs ont signé les chèques pour des avances de fonds de roulement.

Si bien “qu’entre 2008-2010, Assor était un des meilleur courtier du marché, offrant les meilleurs prix, et les meilleures commissions à ces apporteurs d’affaires”, confie un des courtiers de la place. Le marché en santé, notamment, était juteux, les commissions apportées par les assureurs pouvaient atteindre jusqu’à 50% des primes annuelles nettes.

Mais les relations avec les assureurs et mutuelles se sont brouillées et les contrats, IARD et Santé, se sont taris, obligeant Assor à chercher à gauche et à droite de nouveaux porteurs de risques et à faire “tourner ses portefeuilles de clients”.

Accumulation de dettes

Sans nouvelles rentrées d’argent, Assor a accumulé beaucoup de dettes à partir de 2011 vis-à-vis des assureurs et mutuelles. A la fin de l’année 2011, la dette brute d’Assor France atteignait 56,36M d’euros pour un chiffre d’affaires de 41,8M d’euros et 2,3M d’euros de capitaux propres.

Les petits courtiers, partenaires d’Assor sur le terrain, en payent aussi le prix. En mars, Patrice Pezzini, un courtier de la région lyonnaise, excédé, nous explique : “je n’ai perçu aucune commission depuis octobre et il ne me reste plus un seul contrat. Au début de l’année, j’ai reçu des courriers d’Assor m’informant des résiliations des contrats par Pasteur Mutualité. Assor a cédé comme il a pu les contrats des clients à d’autres sociétés grossistes de courtage.  Ils sont replacés à la Mutuelle Médicaux Chirurgicaux (MMC), puis à nouveau résiliés, ils sont placés par Vivens qui se retire et ils sont finalement placés par Owliance. J’évalue mon préjudice à 78.000 euros.”

Après résiliation, certains ont cherché à récupérer les clients déboussolés. Le courtier Sphinx Finances, dirigé par Christophe Saudemont, ex-directeur technique d’Assor, a proposé aux clients de nouveaux contrats dont il a pu récupérer les coordonnées. “La mutuelle Prado a également démarché mes clients, c’est illégal, ils m’appartenaient”, s’exclame Patrice Pezzini.

Le DG de Pasteur Mutualité débarqué à cause d’Assor ?

Dans cette affaire, nombre d’assureurs et mutuelles ont été dépassés. « Même les grandes compagnies d’assurance se sont faites endormir par Assor. Son patron, Stéphane Verdeil avait de l’influence et de l’entregent, il les a berné et elles n’ont pas souhaité en faire étalage sur la place publique», confie un courtier.

Parmi eux : Macifilia, partenaire d’Assor en deux-roues notamment qui a vu sa sinistralité déraper fortement dès 2010. Macifilia a perdu jusqu’à 108M d’euros en 2011, en partie à cause d’Assor.

Au sein des compagnies, les langues commencent à se délier. Au cours d’une rencontre avec les journalistes de l’Association Nationale des Journalistes de l’Assurance (Anja), mardi 9 avril, Charles Relecom, directeur général de Swiss Life France reconnaît “qu’il a été pris au jeu d’Assor”. Alerté par ses assurés eux-mêmes, il concède “qu’il y avait moyen de le voir avant”. Le préjudice pour sa société serait d’environ un million d’euros.

Chez Pasteur Mutualité, le partenariat malheureux avec Assor pourrait lui coûter plus d’une dizaine de millions d’euros. Jean-Marc Boyer, directeur général de la mutuelle à l’époque a été remercié en juin 2011 pour son manque de discernement. Voire une certaine connivence. L’ancien DG du groupe Pasteur Mutualité était aussi membre du conseil de surveillance d’Assor… Difficile de comprendre comment cet ancien inspecteur général des finances et fonctionnaire de la commission de contrôle des assurances n’a rien pu voir venir.

Pasteur Mutualité n’a pas souhaité commenter cette information, indiquant seulement que le partenariat avec Assor – désormais soldé – “était du ressort de l’ancienne direction”.

Aujourd’hui, les compagnies d’assurances se protègent contre un possible défaut de paiement d’Assor. De nombreux nantissements de fonds de commerce ont été passés : 6M d’euros pour un fonds d’investissement (FCPR) en 2012. En début d’année 2013: 1,7M d’euros pour Allianz, 3,3M d’euros au total pour Axa, 281.00 euros pour Swiss Life et 1,6M d’euros pour Prado Mutuelle (déposé ce vendredi 12 avril).

A cela s’ajoutent, les demandes de privilèges des Urssaf et des caisses de retraites qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros au total.

Zones d’ombres

Au-delà du préjudice financier et professionnel, des interrogations demeurent. “Il est surprenant que l’ACP mette autant de temps à se saisir de la question et à agir”, confie l’ex-cadre d’Assor. Une question soulevée également par Charles Relecom, DG de Swiss Life France qui s’étonne “que Stéphane verdeil a réussi à faire n’importe quoi pendant plusieurs mois malgré les nombreux fonctionnaires en contrôle d’assurances”.

L’Autorité de Contrôle Prudentiel a pourtant pratiqué deux contrôles chez Assor, l’un au moment du rachat d’Assurema et l’autre début 2012 selon nos informations. Elle a donc connaissance du dossier. L’ACP indique aujourd’hui qu’elle ne peut communiquer.

Dernier point : l’existence de Stalis Holding chapeautant le groupe Assor et domiciliée au Luxembourg. Une autre filiale d’Assor en courtage et réassurance est installée en Suisse où Stéphane Verdeil se rend régulièrement. Un Stéphane Verdeil qui se fait rare et inaccessible, malgré nos demandes répétées et notre passage dans les locaux d’Assor.