Chronique : Histoires de seuil

Le seuil de la discorde

Riches en statistiques, les assureurs élaborent des tarifs différenciés pour satisfaire tous les assurables à l’instar de l’INSEE qui publie des taux de pauvreté selon divers seuils (40%, 50%, 60% ou 70%) pour satisfaire tous les pauvres, sans doute.
La faute au seuil. Oui, le seuil, qui distingue l’entrepreneur de l’assisté, le bénéficiaire de l’exclu ou l’avantagé du lésé, est de nature à remettre en cause les sacrosaints fondements égalitaires de la solidarité nationale, voire de la mutualité assurantielle.
Le seuil est une trouvaille diabolique pour diviser les assurés entre ceux qui sont au-dessous et ceux qui sont au-dessous.
Par effet de seuil, celui qui paie, privé du gratis, se trouve parfois moins bien loti que celui qui n’a rien déboursé.
C’est le problème des « ni pauvres ni riches, rêvant d’être riches et redoutant d’être pauvres ? » Rien n’aurait-il donc changé depuis quatre siècles d’Etat, créateur de seuils de la discorde de toutes sortes.
Je propose donc d’ajouter au panthéon des métiers de l’assurance, de la finance et de l’économie, celui d’expert(e) en seuil.

Le seuil divise

Le combat politique se résumerait-il à une question de seuil ?
Quand une minorité s’ingénie à imposer des seuils à une majorité de récalcitrants, ces derniers s’évertuent à les combattre pour en fixer d’autres, tout aussi arbitraires.
Tout seuil invite celui qui en est frappé à le contourner dès institué ou simplement esquissé. Le seuil discrimine, chamboule ou révolte.
Le seuil des uns dérange le seuil des autres. Pour cette raison, le seuil, quel qu’il soit, est certainement à l’origine des grandes révolutions sociales qui ont compté dans l’histoire de l’humanité…

L’assureur ne serait-il qu’un jeteur de seuil ?

Le seuil régit-il nos comportements, consciemment ou non ? Ne mesure-t-il pas notre tolérance vis-à-vis de la pauvreté, de la guerre, de la liberté, de la révolte, de l’emploi, des échanges, des autres et sans oublier celle vis-à-vis de son tarif d’assurance ?
Au départ, les tenants du seuil défendent l’utopie de réduire ex post les inégalités de chance, de revenu, de richesse et de niveau de risque.
Le seuil corrigerait au final les infortunes de naissance et les accidents de la vie par une redistribution de la valeur ajoutée collective créée en amont.
Ces conseuillers (*) égalitaristes prônent au bout du compte une consommation égale pour tous, un partage des risques de la vie, que vous soyez sans le sou ou plein aux as, vacher ou trader, productif ou non. Des partisans de la cotisation égale pour tous !
Leurs contradicteurs crient haut et fort que, ce faisant, les plus sages et les plus prudents ne seront plus incités à jouer collectif et qu’avec le temps la cotisation de chacun serait mathématiquement plus élevée.
Pour les chauds partisans de l’abolition du seuil, jusqu’au-boutistes de la proportionnalité, chacun doit pouvoir dépenser en fonction de sa production, tout en consacrant une partie de ses gains aux bonnes œuvres pour pouvoir cumuler sans remords.
Mais, peut-on se passer de seuil ?
Sans lui, impossible d’entrer ou de sortir, d’exonérer ou de taxer, de prêter ou d’emprunter, d’être ou d’avoir, d’entreprendre ou de clore.
Sans seuil, impossible de jouir de son effet.

Un seuil pour tous, tous pour un seuil

Le seuil entretient naturellement la fronde par son insuffisance ou son excès et autorise à chambouler les acquis seuilciaux (**).
Observez que nombre de syndicats, de politiciens, de philosophes, de révolutionnaires, d’associations, d’économistes, de fraternités ou d’opposants, voire d’assureurs n’ont de véritable raison d’être, au top de la contestation, que dans lutte contre le seuil en vigueur, pour en exiger dare-dare un autre, puis un autre, encore. Leur vocation commune : bouter le seuil, faute de trouver le bon seuil une fois pour toutes. Le seuil fédère, aveugle, radicalise.

Un seuil pour tous les seuils

Remarquons que certains de nos contemporains se complaisent à slalomer entre les seuils de rencontre. Soit pour perdurer dans l’assistance collective lorsqu’elle paie plus que l’initiative individuelle. Soit pour sauvegarder les derniers paradis fiscaux que compte encore notre belle planète. Ces derniers ne feraient-ils en fait que singer les entreprises, personnes dites morales, ballotées dans l’enfer des seuils locaux et internationaux ?
L’adage « Un seuil pour tous, tous pour un seuil » ne serait-il pas le bienvenu pour rassembler tous les esseuillés ? Pour abolir les seuils tout en les pérennisant, de façon hypocrite ou opportuniste, il suffit de les multiplier en créant des classes. Une classe ça tranche. Une tranche ajoute un nouveau seuil entre deux seuils. Pour seuiller davantage, toutes les ménagères, au seuil de leur cuisine et tous les bucherons, au seuil de leur arbre, le savent, il suffit de tran(ha)cher plus menu.
C’est permettre ainsi aux snobs de ne pas avoir le même seuil que leur voisin ; un seuil bien à soi en quelque sorte qui permettra de lever haut la bannière du « Touche pas à mon seuil ». Pour les uns, un seuil à surveiller, un seuil à préserver, un seuil à ne pas dépasser ! Pour les autres, un seuil à combattre, un seuil de colère, un seuil de vengeance !
Le seuil de la vie, antichambre du deuil, est-il au bout du compte le seul seuil commun imposé sans condition ni limite à tous les mortels ?
Certains croient à la divine justice qui rétablirait les iniquités terrestres engendrées par les seuils discriminatoires.
Notez paradoxalement que la majorité des humains ne sont pas pressés de franchir le dernier seuil et se battent pour le faire reculer davantage. D’autres en doutent, et pensent qu’avant de franchir le seuil du néant, il importe de réduire coûte que coûte et sans délai le seuil abyssal qui sépare le zéro et l’infini en toute chose et en tout lieu.
Pour conclure, au seuil de cette chronique, on peut se demander si l’homme libre ne serait pas finalement celui qui arriverait à vivre sa vie sans seuil !
Un homme plein d’assurance en quelque sorte !

Donat Nobilé

Extrait de « Les oui, mais… de La Mouche du Coach » paru aux éditions « Thebookedition.com »

(*) Expert en seuils
(**) Le gouvernement disposé à modifier la loi sur les franchissements de seuil. – Source : La Tribune.fr – 07/11/2010